Gramsci et la Guerre Populaire Révolutionnaire de Longue Durée

31 Ott

Article de

La Voce du nouveau Parti communiste italien n° 44 juillet 2013

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La “guerre de position” de Gramsci est substantiellement une périphrase pour la plus explicite expression Guerre Populaire Révolutionnaire de Longue Durée (GPR de LD) que nous utilisons, reprenant celle-ci de Mao.(1)

1. La Voce du nouveau PCI, n° 43, mars 2013, p. 5

Nous publions avec grand plaisir l’article du camarade Folco R. qui illustre l’apport d’Antonio Gramsci à l’élaboration de la stratégie de Guerre populaire révolutionnaire comme stratégie de la  révolution socialiste dans les pays impérialistes.

Avant toute chose parce que le mouvement communiste de notre pays a un besoin absolu d’affiner son analyse quant aux formes de la révolution socialiste. Plus notre lutte avance, plus se développe largement la guerre que nous avons commencée avec la fondation du Parti, plus la crise du capitalisme pousse les masses populaires à s’engager dans la Guerre populaire révolutionnaire comme en 1943-45 un nombre croissant de jeunes, d’ouvriers, de paysans et de femmes au foyer s’engagèrent dans la Résistance, le plus il est nécessaire que le Parti apprenne à traduire la conception générale de la GPR en initiatives concrètes : en campagnes, batailles et opérations jusqu’à la mobilisation des larges masses qui instaureront le socialisme en Italie et donneront ainsi leur contribution à la seconde vague révolutionnaire prolétarienne qui avance dans le monde entier.

En second lieu, pour donner à Antonio Gramsci la place qu’il mérite pour son œuvre dans le mouvement communiste italien et international. Contre le travestissement de son œuvre par Togliatti et ses complices qui ont présenté Gramsci comme un précurseur de la voie pacifique au socialisme, soit concrètement de la renonciation à la révolution socialiste. Mais aussi contre l’usage anticommuniste que cherche à faire de Gramsci, depuis quelques années, la gauche bourgeoise : celle-ci le présente en Italie et dans le monde comme un opposant à la conception et à la ligne personnifiée par Staline, qui a guidé l’Internationale et le mouvement communiste jusqu’en 1956. Alors qu’en réalité, bien qu’enfermé dans les prisons fascistes, Gramsci a élaboré à la lumière des tâches de la révolution socialiste et de l’expérience du mouvement communiste la critique la plus exhaustive des conceptions de Trotsky et de celle de Boukharine, qui furent les principaux opposants à Staline quant à l’orientation à donner à la révolution en URSS et au niveau international et à la ligne avec laquelle la poursuivre.

Ces deux motifs justifient amplement la publication de la contribution du camarade, bien que son étude de l’œuvre de Gramsci soit encore en cours, ce qui transparaît dans l’incertitude à indiquer les textes principaux utiles à l’assimilation des enseignements de Gramsci sur la GPR.

La rédaction

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Dans le n°43 de La Voce, Umberto C. écrit que Gramsci, “unique dirigeant communiste (…) à avoir réfléchi sur la forme de la révolution socialiste dans les pays impérialistes, (…) a élaboré (v. Carnets de Prison (CP) 7 (§ 16), 10 (I) (§ 9), 13 (§ 7) et autres) la théorie de la “guerre de position” que, en nous libérant du langage imposé par la censure de la prison fasciste, nous appellerions aujourd’hui guerre populaire révolutionnaire de longue durée.

La Guerre Populaire Révolutionnaire de Longue Durée (GPR de LD) est la révolution socialiste qui se construit. La GPR de LD, comme conception, s’oppose à la conception du sens commun (c’est-à-dire des manières courantes de dire et de penser, fruits du rôle dominant du clergé et de la bourgeoisie) selon lesquelles la révolution socialiste éclaterait, c’est-à-dire serait une rébellion spontanée des masses populaires condamnées à des conditions intolérables. Le mouvement communiste à ses débuts (1848) a hérité de cette conception et a compris la révolution socialiste comme révolution qui éclate, à la manière des révolutions du passé. Mais cette conception se heurtait à l’expérience du mouvement communiste, qui allait en se développant. Les communistes se rendirent peu à peu compte de cette contradiction entre leur conception et la pratique de la révolution socialiste.

 Engels fut le premier à exposer de manière organique, en 1895, le concept que la révolution socialiste avait par sa nature même une forme différente des révolutions du passé, qu’elle n’éclate pas mais se construit.(2) Mais les partis socialistes d’alors (réunis dans la 2ème Internationale) n’accueillirent pas sa découverte. Même parmi ceux qui se proclamaient marxistes, comme le Parti social-démocrate allemand, l’adhésion des dirigeants au marxisme était dogmatique, à des degrés divers. Le communisme, le socialisme et la révolution socialiste étaient des articles de foi, qui ne se traduisaient pas dans les lignes guidant l’activité courante des partis. Précisément pour cette raison, ceux-ci ne surent pas faire face à leurs tâches, comme cela fut théâtralement démontré par les évènements de 1914. Parmi les partis socialistes d’alors, seul celui de Lénine traduisit dans sa pratique la conception d’Engels. Mais il la traduisit sans faire de la conception d’Engels une arme dans la lutte contre le dogmatisme, l’opportunisme et l’économisme.(3) Il construisit la révolution en Russie comme une GPR de LD, mais sans en avoir conscience (ce qui confirme que la pratique est en général plus riche que la théorie). De même, l’Internationale communiste et Staline conduisirent dans la première partie du siècle dernier, avec succès, la révolution socialiste au niveau international comme GPR de LD dont l’Union Soviétique était la base rouge mondiale, mais ils n’atteignirent pas la pleine conscience de ce qu’ils étaient en train de faire. Ceci laissa au sein de l’Internationale communiste le champ libre au dogmatisme, à l’opportunisme et à l’économisme qui apparurent au grand jour dans les années 1950. Mao Tse-tung fut le premier dirigeant de Parti à élaborer la conception de la GPR de LD comme stratégie de la révolution socialiste. Mao Tse-tung énonça cette conception comme stratégie de la révolution en Chine, la liant aux caractères spécifiques de la situation sociale et politique chinoise (Pourquoi en Chine peut exister le Pouvoir rouge ? – octobre 1928 en Œuvres de Mao Tse-tung, Editions Rapporti Sociali vol. 2, disponible sur le site du (n)PCI http://www.nuovopci.it/arcspip/article0c16.html). Par la suite, elle fut indiquée comme stratégie de la révolution pour tous les pays coloniaux, semi-coloniaux et néo-coloniaux où la masse de la population était encore formée de paysans. C’est seulement avec l’affirmation du marxisme-léninisme-maoïsme comme troisième et supérieure phase de la pensée communiste, que fut acquise la conception que la GPR de LD est la stratégie universelle de la révolution socialiste ; la stratégie que les communistes doivent suivre dans tous les pays pour l’emporter.(4)

2. Manifeste Programme du nouveau PCI, Ed. Rapporti Sociali, Milano, 2008, sous-chap. 3.3 pp. 199-201 et suivantes, avec les notes 133-138 aux pp. 298-299 (p. 127 et suivantes dans la VF en lien)

3. Trois déviations sont constamment présentes dans les Partis des pays impérialistes qui se disent marxistes :

Dogmatisme : avoir une relation au marxisme analogue à celle du croyant envers les doctrines religieuses, l’assumer comme description du monde mais non comme science guidant l’action pour le transformer.

Opportunisme : participer à la lutte politique bourgeoise uniquement ou principalement pour saisir les possibilités (opportunités) qu’offre celle-ci d’améliorer la condition des travailleurs dans le cadre du système de relations sociales bourgeoises. [Nous ajouterions : et les opportunités d’ascension pour soi-même dans ledit système !]

Économisme : limiter la lutte de classe aux revendications d’améliorations salariales et des conditions de travail.

4. Voir à ce propos La Huitième ligne de démarcation en La Voce n°9 de novembre 2001 et n°10 de mars 2002.

Gramsci, dans sa  condition de prisonnier des fascistes de 1926 à sa mort en 1937, n’a pas dirigé le processus révolutionnaire en Italie, mais en recueillant l’expérience de la révolution socialiste en Italie et dans les autres pays impérialistes, et en analysant également la manière dont les bolchéviks avaient vaincu en Russie, il a apporté une contribution importante à la formulation de la stratégie de la GPR de LD.(5)

5. De la transformation du capitalisme en impérialisme et du changement de la forme de la révolution, Gramsci parle dans le Carnet 8 §236 p. 1088 et le Carnet 10 § 9, p. 1226, en Carnets de Prison, Einaudi, Torino, 2001. De là en avant dans les autres CP.

Je vais exposer ci-après les principaux aspects de la GPR de LD que Gramsci a plus ou moins largement abordés dans ses Carnets de Prison. Les citations de Gramsci ou d’autres sont en italique. Les évidéntiations en gras sont de moi.

1. La révolution prolétarienne dans la phase de l’impérialisme

 L’impérialisme est la dernière phase du capitalisme, mais aussi la dernière phase de la société divisée en classes. Elle referme donc non seulement une période séculaire (celle du capitalisme), mais millénaire (celle de la division de l’humanité en classes d’opprimés et d’oppresseurs, d’exploités et d’exploiteurs). La révolution socialiste est donc différente de toutes les autres révolutions, dans le sens précis où les précédentes révolutions servaient à une classe pour conquérir le pouvoir dans une société qui restait divisée en classes d’exploités et d’exploiteurs ; tandis que la révolution socialiste sert à la classe ouvrière à conquérir le pouvoir à la tête du reste des masses populaires, pour établir une société qui pas après pas abolit la division en classes. La forme de la révolution est donc différente : ce n’est plus une insurrection qui éclate, au cours de laquelle une classe prend la tête de la révolte des masses populaires et s’en sert pour s’installer au poste de commandement comme nouvelle classe exploiteuse, mais c’est une révolution qui se construit pas à pas, bataille après bataille, campagne après campagne, comme une guerre au cours de laquelle les masses populaires se transforment, car en s’organisant dans le Parti communiste et les organisations de masse, elles commencent à acquérir le rôle de créatrices conscientes de l’histoire. La révolution socialiste commence donc bien avant la conquête du pouvoir politique et en Italie elle est déjà en œuvre. C’est une révolution qui se construit, conquête de l’hégémonie comme extension et enracinement du Nouveau Pouvoir, initiée comme GPR de LD avec la fondation du nouveau Parti communiste italien, en novembre 2004.

Le pouvoir, ce que Gramsci appelle hégémonie,dans la société Italienne comme dans toutes les sociétés modernes, est en dernière analyse la direction de l’activité pratique des masses populaires. La direction combine la conquête des cœurs et des esprits des masses populaires avec l’exercice de la coercition et avec l’organisation de la vie quotidienne dans tous ses aspects.(6)

6. MP, p. 203.

Dans notre pays, la GPR de LD suivra un parcours déterminé par des conditions spécifiques, à savoir la voie de l’accumulation des forces révolutionnaires par la constitution et la résistance du Parti clandestin et par sa direction sur les masses populaires, 1. pour qu’elles s’agrègent en organisations de masse de tout type, nécessaires pour satisfaire leurs besoins matériels et spirituels, 2. pour qu’elles participent à la lutte politique bourgeoise pour en subvertir le cours et 3. pour qu’elles conduisent les luttes revendicatives jusqu’au commencement de la guerre civile [c’est-à-dire l’affrontement entre les forces armées des deux camps]. Ceci est dans notre pays l’équivalent de “l’encerclement des villes par les campagnes” dans les pays semi-féodaux. Il est impossible dans les pays impérialistes d’encercler les villes par les campagnes, mais il est tout à fait possible, et la pratique l’a montré, de définir le développement quantitatif spécifique qui constitue la première phase de la GPR de LD et à travers lequel on va vers sa seconde phase. Avec la guerre civile générée par ce développement quantitatif débutera la seconde phase de la GPR de LD. Le commencement de la guerre civile sera caractérisé par la constitution des Forces Armées Populaires, qui a partir de ce moment disputeront le terrain aux forces armées de la réaction.(7)

7. La Voce du nouveau PCI, n°17, juillet 2004, p. 31.

2. L’essence de la Guerre Populaire révolutionnaire de Longue Durée

L’essence de la GPR de LD consiste en la constitution du Parti communiste comme centre du nouveau pouvoir populaire de la classe ouvrière ; en la mobilisation et l’agrégation croissante de toutes les forces révolutionnaires de la société autour du Parti communiste ; en l’élévation du niveau des forces révolutionnaires ; en leur utilisation selon un plan établi pour affaiblir le pouvoir de la bourgeoisie impérialiste et renforcer le nouveau pouvoir, jusqu’à renverser les rapports de force, éliminer l’État de la bourgeoisie impérialiste et instaurer l’État de la dictature du prolétariat.(8)

Gramsci décrit ces traits essentiels en parlant :

1) du Parti comme Prince moderne,

2) de forces révolutionnaires qui s’agrègent comme volonté collective nationale-populaire dont le Parti est en même temps l’organisateur et l’expression active et opérante,

3) de l’élévation des forces révolutionnaires comme réforme intellectuelle et morale,(9)

4) de l’utilisation des forces révolutionnaires jusqu’à l’instauration de l’État socialiste, c’est-à-dire jusqu’à l’accomplissement d’une forme supérieure et totale (c-à-d. regardant tous les aspects de la société, ndr) de civilisation moderne.(10)

La GPR de LD commence avec la constitution du Parti communiste. Le Parti communiste se fonde sur la conception communiste du monde : “Dans la pratique nous avons besoin d’un Parti uni, discipliné, fort et sur le long terme un Parti révolutionnaire ne peut être uni et discipliné que si ses membres sont unis par une conception du monde (pour les mouvementistes cela s’appelle une secte, mais c’est une accusation à laquelle les communistes sont habitués) et s’il personnifie ce qui unit les ouvriers au delà des differences et des contradictions de catégories et de métiers, de culture, de nationalité, de sexe, de traditions, et les constitue comme nouvelle classe dirigeante des masse populaires : la conception communiste du monde.”(11)

La conception communiste du monde est l’idéologie qui pas après pas unifie les masses populaires en leur donnant un objectif commun. Gramsci parle de cela comme du Prince de Machiavel : c’est une conception vivante et concrète qui se matérialise dans la pratique, et non une abstraction dogmatique.(12) C’est le matérialisme dialectique et sa forme la plus avancée qu’est le maoïsme, troisième et supérieure étape de la pensée communiste.

8. MP, p. 203.

9. Gramsci parle explicitement de la necessité de donner une direction consciente aux mouvements spontanés des masses populaires, de les élever à un niveau supérieur dans lesCP, pp. 328-332 (Carnet 3 §48).

10. CP, pp. 1560-1561 (C13 §1).

11. MP, p. 164.

12. CP, p. 1555 (C13 §1).

 Machiavel désigne comme guide de la collectivité un individu, un condottiere, un Prince, capable de convaincre en parlant “aux cœurs et aux esprits” des masses populaires, c’est-à-dire par la science et l’art, avec le détachement du savant et la participation de l’artiste. Aujourd’hui, la direction des masses populaires ne peut plus être un individu, car le processus révolutionnaire n’est plus de substituer une classe dirigeante de ces masses à une autre, mais de conduire les masses à se transformer jusqu’à se diriger elles-mêmes. Le sujet qui dirige ce processus n’est donc plus un individu, mais un collectif, qui déjà en soi, justement parce que collectif, reflète l’exigence (la possibilité et, à certaines conditions, la capacité) que la collectivité se gouverne d’elle-même et expérimente en son sein la manière de le faire. Ce sujet collectif est le Parti communiste, et c’est avec sa constitution que la révolution commence sous la forme de GPR de LD.

Là où le Parti communiste est absent ou là où il n’est pas encore assez fort pour pouvoir se mettre à la tête de la mobilisation des masses populaires, celle-ci suit d’autres dirigeants, qui peuvent être des groupes arriérés ou réactionnaires, ou des individus qui endossent le rôle de ‘tribun du peuple’ comme Beppe Grillo. Celui qui critique les masses populaires parce qu’elles suivent Grillo est un analphabète politique ou un incapable qui se refuse à analyser ses propres limites, qui ne se demande pas quelles sont ses limites à cause desquelles les masses populaires suivent Grillo, et non pas lui ou son groupe. Il se consolera avec l’idée fausse et absurde que les masses populaires sont arriérées, incapables de progresser, en raisonnant de la même manière que la bourgeoisie impérialiste, c’est-à-dire en partageant le mépris de la bourgeoisie pour les masses populaires.

Le Parti que décrit Gramsci est aujourd’hui le nouveau PCI avec sa caravane, c’est-à-dire avec les forces qui partagent son parcours en terre encore inexplorée, vers une destination concrète et rationnelle certes, mais d’une concrétude et d’une rationalité non encore vérifiée et critiquée par une expérience historique effective et universellement connue.(13) La caravane du nouveau PCI fait la révolution dans un pays impérialiste, entreprise nouvelle pour le mouvement communiste international, et expérimente une méthode nouvelle dans un pays impérialiste, la GPR de LD. Nous ne pouvons donc compter sur des expériences précédentes effectives, qui auraient été efficaces. Nous n’avons pas d’exemples à apporter à ceux hésitent ou doutent.(14)

Celui qui continue a hésiter, à garder des réserves, à regarder avec scepticisme la passion qui nous anime, ne peut de toute façon rester tel qu’il est, car l’avancée de la crise lui impose de se transformer. Quand la maison brûle il faut sortir, dit Bouddha dans le poème de Brecht.(15)

Si nous ne pouvons apporter la preuve d’un résultat avéré, car personne n’a encore fait ce que nous faisons aujourd’hui, nous apportons cependant la passion de celui qui découvre des terres nouvelles et construit quelque chose de nouveau, la conscience que nous sommes en train de réaliser “le rêve d’une chose” que le monde possède depuis longtemps : l’abolition de la division des êtres humains en classes d’exploités et classes d’exploiteurs.(16)

13. CP, p. 1558 (C13 §1).

14. Bien entendu, à l’appui et comme “démonstration” de notre ligne, nous pouvons apporter, outre l’analyse de la lutte de classe en cours aujourd’hui, l’expérience de la première vague de la révolution prolétarienne : tant des succès obtenus avec la fondation des premiers pays socialistes (à partir de la Révolution d’Octobre et de la création de l’Union soviétique), qui pour quelques décennies jouèrent le rôle de bases rouges de la révolution prolétarienne mondiale, que des échecs que nous avons subis. Nous sommes radicalement contre l’oubli et à fortiori le dénigrement de l’expérience historique de la première vague de la révolution prolétarienne, et en particulier de celle des premiers pays socialistes. Notre position est scientifique : nous usons de l’expérience,  des réussites et des échecs, pour élever à un niveau supérieur la science de la transformation de la société bourgeoise en société communiste, la science par laquelle nous remporterons la victoire. Cette attitude nous distingue nettement de la gauche bourgeoise, y compris de ses représentant-e-s qui se disent communistes (comme par exemple les fondateurs de Ross@ réunis en Assemblée à Bologne le 11 mai 2013) et y compris des adorateurs du “socialisme du XXIe siècle” d’ici ou d’ailleurs, à la Luciano Vasapollo et à la Martha Harnecker, qui insidieusement présentent l’importante lutte en cours au Venezuela et dans d’autres pays d’Amérique latine principalement comme une alternative et une négation du socialisme du XXe siècle, celui de la première vague de la révolution prolétarienne et des premiers pays socialistes. Que dirait-on, dans quelque domaine de l’activité humaine que ce soit, de personnes qui se disent décidées à poursuivre un objectif mais qui ignorent, occultent voire dénigrent l’expérience de tous ceux et celles qui l’ont poursuivi avant eux, au prétexte qu’ils et elles ne l’ont pas atteint ?

15. “Il y a quelque temps je vis une maison. Elle brûlait. Le toit était léché par les flammes. Je m’approchai et je m’aperçus/ qu’il y avait encore des gens, là-dedans. Depuis le seuil/ je leur criai que le toit était en feu, les appelant à sortir et vite. Mais ils ne paraissaient pas être pressés. L’un d’eux me demanda, tandis que le feu déjà lui brûlait les sourcils/ quel temps faisait-il, s’il pleuvait,/ s’il y avait du vent, s’il y avait une autre maison,/ et ainsi de suite. Sans répondre, je m’en allai de là. De tels gens, pensai-je/ devraient brûler avant qu’ils ne cessent de poser leurs questions”. (B. Brecht, La parabole de Bouddha sur la maison en flamme).

16. “Il sera alors avéré que le monde possède depuis longtemps le rêve d’une chose, et qu’il ne lui manque que d’en posséder la conscience pour la posséder réellement.” (K. Marx, Lettre à Ruge, septembre 1843 – Œuvres complètes, Editori Riuniti 1976, vol. 3 pag. 156).

3. La révolution se construit

Selon le sens commun, la révolution socialiste éclate : c’est donc un évènement limité dans le temps, une insurrection, une révolte, un soulèvement populaire spontané, comme dit précédemment. Cette conception s’est sédimentée dans le sens commun car les révolutions jusqu’à un certain moment de l’histoire se sont toujours manifestées, du côté des masses populaires, comme des insurrections, comme des explosions spontanées dues à la maturation de conditions qui rendaient impossible la perpétuation des conditions existantes. Mais dans le sens commun, au concept de la “révolution qui éclate” fait face le concept opposé, celui de “faire la révolution”. Dans le premier cas, les masses populaires s’insurgent face à une situation devenue intolérable. Leur mouvement est donc un mouvement passif : un mouvement que les masses effectuent mues non pas par une transformation internes à elles-mêmes, mais par des facteurs externes déterminés par l’action des autres classes, comme un corps qui se meut parce qu’impulsé par un autre. Dans le second cas, les masses populaires font (c-à-d. construisent) la révolution: c’est un mouvement actif. L’activité requiert une conscience: idéation, programmation,  examen en cours d’œuvre, bilan, détermination ; en somme, implication de nos facultés intellectuels et morales au plus haut niveau, car la révolution signifie découvrir des choses nouvelles et inventer, et parce que la classe adverse utilise tous les moyens, infamies et cruautés pour maintenir son propre pouvoir.

Les deux manières d’entendre la révolution se distinguent comme opposés, car le premier conduit la révolution socialiste à la défaite, tandis que le second la conduit à la victoire. La première manière fonctionne effectivement et depuis des millénaires, dans les sociétés divisées en classes ; mais cesse de fonctionner à un moment donné de l’histoire, précisément lorsque sont mûres les conditions pour l’abolition de la division en classes, c’est-à-dire en Europe au milieu du XIXe siècle. À ce moment-là naît le sujet qui dirige l’abolition des classes : le mouvement communiste conscient et organisé (avec ses Partis, ses syndicats et autres organisations de masse). La publication du Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels, en 1848, en est “l’acte de naissance”. Le mouvement communiste conscient et organisé commence à faire la révolution, et ne l’emporte, que lorsque plus ou moins consciemment il construit la révolution, et lorsqu’il ne le fait pas, il apprend à ses dépens que la révolution, désormais, n’est plus quelque chose qui éclate.

Le tournant est d’importance historique. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un changement social va être pensé par les masses populaires qui le mettent en œuvre, et non déterminé par des causes externes à elles. La conscience (la raison et la volonté) des êtres humains, leur conception du monde, assume un rôle sans précedent. Nous pouvons, et donc devons, réaliser l’antique rêve de construire une société et une civilisation par des méthodes rationnelles, et il appartient à la classe ouvrière de diriger ce processus.(17)

17. Construire la société et une civilisation selon une méthode rationnelle suscite l’horreur dans le camp de la bourgeoisie impérialiste. Selon la conception bourgeoise du monde, c’est une “limitation de la liberté individuelle” : en realité c’est une négation de la liberté de la bourgeoisie. Refuser l’usage d’une méthode rationnelle dans la construction de la révolution socialiste, c-à-d. la position de ceux qui considèrent que cette méthode limite la “spontanéité” des masses populaires et de leur “insurrection qu’on attend”, est un expression de la conception bourgeoise du monde.

Cette conception du monde a parmi ses fondements la conscience que la révolution se développe (se fait) à la manière dont se fait (se promeut et se conduit) une guerre, et aujourd’hui la conscience qu’il s’agit d’une GPR de LD, expérimentée dans les pays opprimés et semi-coloniaux de manière consciente par le Parti communiste chinois. Sur la base de l’expérience de la révolution socialiste en Europe au début du XXe siècle, Gramsci explique que cette stratégie vaut également pour les pays impérialistes, donc également pour l’Italie.

4. La lutte de classe est une guerre

Gramsci décrit la lutte de classe comme une guerre. Il dit que le passage de la guerre de manœuvre (et de l’attaque frontale) à la guerre de position advient aussi dans le domaine politique et critique Trotsky qui, d’une manière ou d’une autre, peut être retenu comme le théoricien politique de l’attaque frontale dans une période où celle-ci mène uniquement à la défaite.(18)

18. CP, pp. 801-802 (C6 §138). Les CP contiennent la critique la plus exhaustive qui ait été faite à ma connaissance de l’acception que Trotsky fait sienne de l’expression “révolution permanente” utilisée par Marx et Engels et de la conception construite par Trotsky à l’enseigne de la “révolution permanente”.  La plus exhaustive dans le sens où la critique est menée non seulement à la lumière des tâches de la révolution socialiste en Russie et de l’Internationale communiste dans les années 1920, mais de toute l’expérience historique du mouvement communiste en Europe et en Russie à partir de sa fondation en 1848.

Par guerre de manœuvre ou de mouvement, Gramsci entend celle qui considère l’attaque comme une opération rapide et conclusive, comme une insurrection populaire dont le Parti communiste prend la tête. C’est une guerre destinée à la défaite face à un ennemi qui de son côté conduit une guerre planifiée, avec tous les instruments politiques et militaires dont il dispose en grande quantité.

À partir du moment, au milieu du XIXe siècle, où sont mûres en Europe les conditions pour l’abolition des classes, la bourgeoisie met en place des instruments politiques et militaires pour empêcher que ceci advienne. Dans les régimes de contre-révolution préventive prévalent les instruments politiques.(19)

Plus la crise avance et s’effritent les piliers des régimes de contre-révolution préventive, plus la lutte de classe manifeste ouvertement son caractère de guerre de classe (et plus l’inconsistance du mouvementisme devient évidente).(20) Ici, dit Gramsci, l’on passe à la guerre de siège, éreintante, difficile, demandant des qualités exceptionnelles de patience et d’esprit inventif.(21) La guerre de siège, ou guerre de position est la GPR de LD contre la bourgeoisie impérialiste, et le Parti communiste qui la conduit doit avoir patience, fermeté stratégique face aux attaques de l’ennemi et capacité à combattre pour tout le temps nécessaire, et esprit inventif, flexibilité tactique et capacité d’innovation nécessaire pour qui s’aventure en terrain inexploré, comme c’est le cas de la caravane du nouveau PCI.(22)

19. Ce que sont les régimes de contre-révolution préventive est expliqué dans le MP, pp. 46 et suivantes.

20. Mouvementisme : limiter la lutte de classe aux formes d’action conformes au sens commun et aux relations propres à la société bourgeoise, excluant la projectualité et encore plus la conception communiste du monde. En substance, équivaut à du spontanéisme.

21. CP, p. 802 (C6 §138).

22. Gramsci revient sur l’opposition entre guerre de position et guerre de mouvement ou frontale, c-à-d. entre GPR de LD  et insurrection dont l’éclatement est attendu par les spontanéistes, économistes ou mouvementistes, dans les CP, p. 865 (C7 §16). Ici Lénine est désigné comme celui qui a mené la GPR de LD. Du côté opposé Gramsci place Trotsky, Sorel et Rosa Luxemburg.

5. Guerre et crise

 Dans le §17 du Carnet 13, le sujet est Analyse des situations : rapports de force.(23) Gramsci décrit la situation dans laquelle se déroule la guerre entre classes. Il s’agit de la situation révolutionnaire qui se développe parallèlement à la crise générale par surproduction absolue de capital : Gramsci fait référence à la première crise. Sont évidentes les analogies avec la situation actuelle de la seconde crise générale.

23. CP, pp. 1578-1589 (C13 §17).

Gramsci parle des polémiques idéologiques, religieuses, philosophiques, politiques quise déroulent autour des mille phénomènes par lesquels la crise se manifeste (les différentes formes par lesquelles la résistance des ouvriers, des travailleurs, des masses populaires s’exprime, les différentes formes de massacre social des gouvernements de la bourgeoisie impérialiste qui forment une guerre d’extermination non-déclarée contre les masses populaires et, quant aux phénomènes plus éclatants, les suicides, les meurtres de femmes, etc. etc.). Ces polémiques n’ont un sens que si elles convainquent et in fine ne se démontrent vraies que lorsqu’elles vainquent. Dans l’affrontement, les communistes sont autant convaincants que vainquants parce qu’ils relient le phénomène occasionnel à la question générale, c-à-d. à la crise ; parce qu’ils ont une conception du monde qui d’un côté a connaissance de la nature de la crise, de l’autre a la stratégie pour la surmonter (la GPR de LD). Convaincre, c-à-d. conquérir “les cœurs et les esprits” des masses populaires, est ce qui décide de l’issue de la guerre. Il suffit de voir tout l’appareil mis en place par la bourgeoisie impérialiste pour convaincre les masses populaires qu’il est juste d’aller à la misère et à la mort pour sauver une classe politique en putréfaction et le système financier derrière elle, géré par un infime groupe de criminels au niveau international et dans chaque pays, qui se font passer pour ‘Communauté internationale’ (comme ils font passer leurs guerres pour des ‘missions de paix’).

“Une fois réunies les conditions objectives du socialisme, qui existent en Europe depuis plus d’un siècle, le facteur décisif pour la victoire de la révolution socialiste sont les conditions subjectives”. (MP, p. 35) Le mouvement communiste conscient et organisé peut donc construire la révolution socialiste. Gramsci le confirme en disant qu’existent les conditions nécessaires et suffisantes pour que des tâches déterminées puissent et donc doivent être accomplies historiquement, ajoutant que ceci doit être fait car chaque manquement au devoir historique augmente le désordre nécessaire et prépare de plus graves catastrophes, c’est-à-dire que prévale la mobilisation réactionnaire des masses populaires, que la bourgeoisie parvienne à imposer le fascisme et la guerre.

 Les communistes doivent accomplir historiquement leurs tâches, dit Gramsci : ne pas le faire prépare de plus graves catastrophes. C’est-à-dire que les tâches que les communistes doivent accomplir sont posées par le cours de l’histoire et identifiables en étudiant le cours de l’histoire. Il faut s’acquitter de ces tâches. La société qui ne s’en acquitte pas ira à des catastrophes toujours plus graves. La crise impose que nous luttions pour faire de l’Italie un nouveau pays socialiste. La classe dominante et le sens commun voient de la crise les aspects négatifs, mais tous les aspects négatifs de la crise ont leur origine dans le refus de faire ce que la crise impose de faire, la volonté de persister dans ce système économique, social et politique, la volonté de maintenir cette condition matérielle, ne pas vouloir croire possible et réaliser le futur que la crise impose comme nécessaire.

Ne sont ni convaincants ni vainquants les économistes, incapables de voir au-delà du phénomène; et les dogmatiques, qui substituent à l’examen de la realité leurs propres schémas.

 Gramsci insiste sur le fait qu’il faut absolument tenir compte du lien entre la crise générale et chacune de ses manifestations particulières (chacun des phénomènes locaux, de secteur, du moment, etc.). C’est seulement ainsi que l’on est en mesure d’attaquer l’ennemi de manière efficace. Laisser notre action se perdre dans les détails, nous disperser dans les luttes isolées les unes des autres est une arme de guerre entre les mains de l’ennemi. Qui subit l’influence idéologique de la bourgeoisie (la gauche bourgeoise et ses partisans) tombe facilement victime de cette arme de l’ennemi, car justement la bourgeoisie n’a pas de connaissance théorique du lien entre général et particulier, elle n’a et ne peut pas avoir de science de la réalité économique, sociale et politique (science qui lui montrerait que son règne est fini). L’analyse théorique que fait la bourgeoisie de la réalité est toujours une analyse des détails (analyse unilatérale), ne montrant pas le lien entre ceux-ci, lien qui seul permet de comprendre le véritable rôle et le sens de chaque détail. Tenir compte du lien entre chaque manifestation et la crise générale signifie placer chaque bataille, chaque campagne dans le cadre de la stratégie générale de la GPR de LD, construire la révolution, car il s’agit ici non de reconstruire l’histoire passée mais de construire l’histoire présente et avenir.

Après l’analyse de la situation,Gramsci passe à l’examen des rapports de force, quis’articulent en moments.

Le premier de ces moments est le point de départ, c-à-d. les rapports de force entre classes par rapport à la situation objective, à l’organisation économique de la société et la composition de classe qui en découle.

Le second moment est celui où une classe commence à prendre conscience d’elle-même comme classe [classe pour soi – NdT]. À ce moment-là, son activité prend place sur le terrain des luttes revendicatives d’abord, puis de la lutte politique qu’il y a, c’est-à-dire de la lutte politique bourgeoise. Ce passage est désigné dans le MP comme le passage de la lutte revendicative à la lutte politique, qui se situe en Europe à la fin du XIXe siècle, avec la formation des grands syndicats et des partis socialistes de la IIe Internationale.

 Le troisième moment est le passage de la lutte politique à la lutte révolutionnaire. La classe ouvrière comprend que pour défendre ses intérêts il ne suffit pas d’agir dans le cadre politique prédéterminé par la bourgeoisie. Dans le MP (p. 26) ceci est expliqué comme suit : “Avec le marxisme les ouvriers rejoignirent la conscience la plus pleine de leur propre situation sociale. Leur lutte devint plus consciente, jusqu’à assumer un caractère supérieur. Elle devint lutte politique révolutionnaire, lutte pour abattre l’État de la bourgeoisie, construire leur propre État et, grâce au pouvoir conquis, créer un nouveau système de production et un nouvel ordre social, éliminer l’exploitation et son expression historique : la division de la société en classes. Dans ce troisième moment,la classe ouvrière comprend que ses propres intérêts de classe sont les intérêts de toute la société.

 Dans ce troisième moment, le rapport entre classes est inévitablement destiné à devenir un rapport de guerre entendu au sens classique, c-à-d. un rapport de force militaire. Gramsci affirme que la confrontation militaire est un passage obligé de la révolution socialiste. C’est précisément sur ce point que s’est concentré le principal travestissement de Gramsci par les révisionnistes modernes, depuis Togliatti et le 8e Congrès du PCI (1956), qui a consacré la voie pacifique et parlementaire au socialisme comme doctrine officielle du Parti.

Quant à ceux qui, à la différence des révisionnistes, sont pour la révolution socialiste, mais non pour la révolution socialiste qui se construit comme une guerre mais pour la révolution socialiste qui éclate, Gramsci démontre par l’expérience qu’il n’est jamais certain que les crises économiques génèrent automatiquement des insurrections. La dégradation des conditions économiques ne génère pas nécessairement la mobilisation des masses populaires dans un sens révolutionnaire, et à l’opposé la mobilisation des masses populaires dans un sens révolutionnaire ne requiers pas que les conditions économiques soient à un degré déterminé d’intolérabilité. Que les masses populaires se mobilisent dans un sens révolutionnaire dépend de l’action d’un Parti qui guide leur parcours de bataille en bataille, de campagne en campagne, jusqu’à culminer dans le rapport militaire décisif, c’est-à-dire jusqu’au moment où la bourgeoisie impérialiste, qui défend son propre régime, est contrainte soit à battre en retraite soit à recourir à la guerre civile. Ce parcours est décrit ici en détail par Gramsci : il s’agit de trouver les points faibles de l’ennemi, là où le coup est le plus efficace, de comprendre quelles sont les opérations tactiques immédiates, … comment peut-on le mieux mener une campagne d’agitation politique, quel langage sera le mieux compris des masses etc.

 Tout ceci est précisément le développement de la GPR de LD dans un pays impérialiste comme l’Italie, dont Gramsci décrit ici la première phase, la phase de défensive stratégique, lorsque la supériorité de la bourgeoisie est écrasante. Le Parti communiste doit accumuler des forces révolutionnaires. Recueillir autour de lui (dans les organisations de masse et le front) et en lui (dans les organisations du Parti) les forces révolutionnaires, étendre sa présence et son influence, éduquer les forces révolutionnaires à la lutte en les menant à lutter. La progression du nouveau pouvoir se mesure à la quantité des forces révolutionnaires recueillies dans le front et au niveau de ces forces. Dans cette phase l’objectif principal n’est pas l’élimination des forces ennemies, mais de recueillir parmi les masses populaires les forces révolutionnaires, étendre l’influence et la direction du Parti communiste, élever le niveau des forces révolutionnaires : renforcer leur conscience et leur organisation, les rendre mieux capables de combattre, rendre leur lutte contre la bourgeoisie plus efficace, élever leur niveau de combattivité.(24)

24. MP, pp. 203-204. Gramsci se réfère à l’accumulation des forces révolutionnaires en parlant de force organisée en permanence et prédisposée de longue date. (CP, p. 1588 (C13 §17))

6. La révolution socialiste n’éclate pas

Il y a la spontanéité et il y a le spontanéisme. Gramsci critique ceux qui par principe refusent de donner au processus révolutionnaire une direction consciente,(25) ceux selon qui une direction de ce genre signifie emprisonner, schématiser, appauvrir le processus révolutionnaire. Un exemple actuel de cette tendance mouvementiste est la tentative de construire un mouvement Anticapitaliste et Libertaire (Assemblée de Bologne, 11 mai 2013).(26)

25. CP, pp. 328-332 (C3 §48).

26. Voir la critique diffusée par le nouveau PCI dans l’Avis aux navigants n°18, 5 mai 2013 ici : www.nuovopci.it/dfa/avvnav18/avvnav18.html.

· Il se proclame mouvement, non dans le sens où il veut seulement unir des organisations et des classes diverses, indépendamment de leur orientation particulière dans d’autres domaines, dans une bataille politique concrète, mais dans le sens où il veut se déclarer contre l’état actuel des choses (le capitalisme), mais refuse l’instauration du socialisme, le Parti communiste et la conception communiste du monde (donc se place sur le terrain de la gauche bourgeoise).

· Il est contre quelque chose (contre le capitalisme), mais non pour quelque chose (le socialisme et le communisme). Qui veut être “pour”, doit faire des plans, s’organiser, comme chaque fois que l’on veut construire quelque chose, quelle qu’elle soit.

· Il est libertaire, c’est-à-dire qu’il proclame la liberté en général, mais ne dit pas “liberté des masses populaires vis-à-vis du capitalisme” : il utilise le terme “libertaire” car c’est celui utilisé par les tendances anarchistes qui refusent tout schéma, organisation, imposition, règle, discipline, d’où qu’elles viennent : même celles qu’un collectif se donne, même celles que la lutte elle-même requiert. Elles les refusent au point de renoncer à la lutte et de rester au capitalisme.

La liberté et le mouvement dont il s’agit dans cette énième tentative sont ceux de l’eau qui est libre d’aller vers le bas. Il n’y a pas de pensée, pas de réflexion, pas de bilan de l’expérience de ceux qui avant nous ont lutté, du pourquoi et du comment ils ont gagné ou perdu, il n’y a pas de programme pour l’avenir, et donc pas d’élan. Tout se réduit, au final, au contraire de la liberté, à une réaction mécanique (à la manière d’un mécanisme qui ne se meut pas par un mouvement propre, mais par l’impulsion qu’il reçoit d’un autre) à l’attaque de l’ennemi, qui au contraire dispose d’armées organisées (qui depuis l’Antiquité romaine, et même avant, ont démontré pouvoir vaincre des masses en révolte inorganisée, même en nombre dix fois supérieur) et d’un plan pour maintenir son pouvoir, etc.

 Gramsci explique ici comment ce qui se veut liberté se renverse en riposte mécanique et expression de subalternité vis-à-vis de la classe ennemie, car elle ne se qualifie pas par elle-même, par ce qu’elle veut construire, mais par l’ennemi auquel elle s’oppose, et donc dépend de lui, à la manière dont un travailleur dépend du patron. Si un groupe ne s’efforce pas de se créer une science propre de la réalité et de l’histoire, ses analyses sont en définitive celles de la propagande bourgeoise, sont tirées des journaux et des livres de la bourgeoisie, fut-ce “lus à l’envers” (en les critiquant, en les dénonçant, en s’indignant, etc.). Ceux qui évoluent dans ce sens ne soupçonnent même pas que leur histoire puisse avoir une quelconque importance, dit ici Gramsci. Quand ils s’occupent de cette histoire, ils le font quant au contenu en utilisant en économie, politique, philosophie les critères et les données fournies par la bourgeoisie, conformes à la conception bourgeoise du monde. Quant à la forme, soit ils parlent et n’agissent pas, et ne courent donc pas le risque d’être démentis, soit ils séparent la parole de l’action, ne reflètent pas la parole dans la pratique, n’apprennent pas des erreurs. Quand ils remportent un succès, ils ne l’utilisent pas comme base pour construire le nouveau Pouvoir, ni comme base pour passer à une lutte de niveau supérieur. Ce que nous avons bien vu l’an dernier : passées les grandes manifestations du 31 mars et du 27 octobre 2012, l’état d’esprit prédominant parmi leurs promoteurs était : et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

Les conditions objectives qui poussent les masses populaires à se mobiliser pour créer une nouvelle société (qui rendent nécessaire sa création car ne pas la créer amène des catastrophes plus graves encore) existent depuis longtemps, et donc leur mouvement est spontané comme l’eau du fleuve qui va à la mer. Mais elle est différente de l’eau du fleuve qui va à la mer, car il s’agit d’êtres humains. Ceux-ci ont besoin de se représenter le chemin qu’ils parcourent : l’eau ne va à la mer qu’à des conditions déterminées.

‘‘Cette unité de la «spontanéité» et de la «direction consciente», c’est-à-dire de la «discipline» est précisément l’action politique réelle des classes subalternes, en tant que politique de masse et non simple aventure de groupes qui se réclament des masses’’ dit Gramsci, et il ajoute que renoncer à leur donner une direction consciente, à les élever à un niveau supérieur signifie laisser le champ libre à la bourgeoisie impérialiste, qui dévie la mobilisation des masses populaires dans un sens réactionnaire. La mobilisation des masses dans un sens réactionnaire (fascisme, guerre) est le fruit de la renonciation des groupes responsables [des communistes, ndr] à donner une direction consciente aux mouvements spontanés et à les faire devenir dès lors un facteur politique positif. Celui qui nie le principe selon lequel la révolution se construit, qu’elle doit être dirigée, et dirigée comme une guerre populaire révolutionnaire, celui qui espère “que les masses bougent” et ne voit pas que les masses sont déjà en mouvement (mais bien sûr, à la manière dont les masses opprimées peuvent l’être lorsqu’elles n’ont ni objectif conscient et juste, ni organisation ni direction), laisse un espace vide qui est occupé par la réaction. Tous ceux qui peuvent aujourd’hui assumer le rôle de gouvernement du pays, en Comités de Libération Nationale, en Administrations Locales d’Urgence, en un Gouvernement de Salut National, en somme en organismes qui mobilisent les masses populaires contre la guerre que la bourgeoisie impérialiste leur livre, et hésitent à le faire, sont en hésitant ainsi objectivement responsables de la mobilisation réactionnaire des masses populaires.

Les mouvementistes s’opposent à faire des plans. Selon eux, dit Gramsci, tout plan préétabli est utopique et réactionnaire.(27) Quiconque s’est adressé aux mouvementistes en leur montrant comme nécessaire un parcours vers l’objectif de la transformation révolutionnaire, s’est entendu répondre que le parcours indiqué était une imposition, une tentative de mettre en cage, de briser les ailes du mouvement spontané, et qu’ainsi le plan était réactionnaire et que prévoir un parcours concret vers la révolution était utopique.

27. CP, p. 1557 (C13 §1).

 Ce type de réponse est l’expression d’une tendance générale, répandue dans les masses populaires et expression de leur subalternité, expression du fait d’être encore sous l’influence de la conception bourgeoise dans leur conscience. Il est clair que la bourgeoisie a intérêt à combattre l’élaboration de tout plan visant à renverser son pouvoir, et il est encore plus clair que son intérêt est de déclarer cet objectif irréalisable. Le maximum que la bourgeoisie impérialiste peut concéder aux masses populaires est qu’elles rêvent à la révolution comme quelque chose que l’on voudrait, mais qui ne pourra jamais exister. Des héros admissibles sont ceux qui y ont cru et ont perdu (ont été vaincus), ce qui prouverait que ce rêve est irréalisable. Che Guevara en est l’exemple le plus connu. Qui a au contraire guidé les masses populaires à la victoire, comme Staline qui les guida à la victoire contre les nazi-fascistes, est un “dictateur” et un “réactionnaire” a priori.

Qui est seulement contre, attend l’insurrection et ne fait pas de plans, s’exalte face à chaque mobilisation spontanée des masses populaires pour ensuite tomber en dépression quand cette mobilisation prend fin. Car qu’elle prenne fin est inévitable : si l’on présume qu’elle est une chose naturelle, elle a un début et une fin, comme un orage, s’éparpillant en une infinité de volontés individuelles,dit Gramsci.(28) Telle est l’histoire de beaucoup de regroupements comme Unis contre la Crise, Comité Non à la Dette, Comité NoMontiDay, pour ne citer que les plus connus et actifs ces deux dernières années : des groupes qui surgissent dans des circonstances déterminées, produisent des initiatives où la participation des masses populaires dépasse leurs espérances, ce qu’ils ne savent pas gérer justement parce qu’ils n’ont pas de ligne, pas de “plan préétabli”, leurs promoteurs faisant alors machine arrière comme des apprentis sorciers incapables de gérer les “pouvoirs simples et magiques” dont était capable de parler, le 6 avril 2013, un enfant de cinquième élémentaire [CM2 – NdT] de la province d’Avellino, faisant référence à la classe ouvrière.

28. CP, p. 1557 (C3 §1).

En somme, pour ne pas vouloir se donner des règles conformes aux exigences de la réalité, pour ne pas vouloir apprendre la dialectique entre liberté et nécessité ; pour vouloir rester “libres” dans le sens de ne pas vouloir être encadrés dans aucun parti, de ne vouloir suivre aucun plan, et encore moins tenter une expérience jamais tentée, la révolution dans un pays impérialiste, chose tellement neuve et pleine de risques que la proposer sans analyse et sans plan est d’une irresponsabilité confinant au crime ; pour vouloir garder cette attitude infantile et inacceptable dans toute activité humaine un minimum complexe ; l’on finit par être le contraire de libres, l’on finit par être des marionnettes entre les mains de l’ennemi.

Dans le §7 du Carnet 13, Gramsci dit que la révolution comme insurrection fonctionne pour la bourgeoisie de la Révolution Française (1789) jusqu’au moment où la classe ouvrière surgit comme nouvelle classe révolutionnaire (1848). Passée cette date, la bourgeoisie cesse d’être une classe révolutionnaire en lutte contre le clergé et les nobles, et se met en état de guerre contre la classe ouvrière. La guerre contre la classe ouvrière, la bourgeoisie la prépare minutieusement et techniquement en temps de paix,avec quantité de tranchées et fortifications dans la structure massive des démocraties modernes, tant comme organisations étatiques que comme ensemble des relations dans la vie civile.(29)

29. CP, pp. 1566-1567 (C13 §7).

 Cette structure massive des démocraties modernes est le régime de contre-révolution préventive. La révolution ‘pousse’, c’est un mouvement objectif, et la bourgeoisie construit un appareil fignolé dans ses moindres détails pour contrer la volonté et la nécessité de participation et d’auto-gouvernement des masse populaires, contre le moindre délégué syndical non asservi, contre le centre social autogéré, contre un Mouvement Cinq Étoiles [de Beppe Grillo] qui n’accepte pas les normes préétablies pour participer au petit théâtre de la lutte politique bourgeoise, et surtout contre la plus grande expression d’autonomie et d’indépendance de la classe ouvrière et des masses populaires, le Parti communiste. Cet appareil est précisément la contre-révolution préventive, appliquée dans les pays impérialistes. Contre cet appareil, la stratégie des communistes est la GPR de LD, par laquelle l’accumulation de forces et la conquête de nouveaux territoires (l’expansion de l’hégémonie sur les masses populaires aux dépens de la bourgeoisie) sont un travail tout aussi minutieux, qui pas à pas amène à l’affrontement militaire proprement dit.

Gramsci explique combien est impossible une guerre de mouvement qui enfonce les lignes ennemies et par laquelle l’on s’empare des centres de pouvoir, lorsque derrière ces lignes ennemies il y a tout un appareil dont elles ne sont que le premier front.(30) La société, dit-il, est devenue une structure extrêmement complexe et résistante aux “irruptions” catastrophiques de l’élément économique immédiat (crises, dépressions) ; les superstructures de la société civile sont comme le système des tranchées dans la guerre moderne (…) ni le troupes assaillantes, par l’effet de la crise, ne s’organisent [spontanément ou sous une direction ‘insurrectionnelle’ – NdT] de manière fulgurante dans le temps et l’espace, ni encore moins elles n’acquièrent un esprit agressif. Le conseil de Gramsci est d’étudier la Révolution d’Octobre à la lumière de la théorie de la GPR de LD. À ceci nous pouvons ajouter que depuis la victoire de la Révolution d’Octobre, la bourgeoisie impérialiste a pris toutes les contre-mesures dont elle est capable pour ne pas se faire surprendre par une quelconque insurrection.

30. CP, p.1615-1616 (C13 §24).

Qui a la prétention de faire irruption dans le camp ennemi, de semer parmi les troupes adverses une panique et une confusion irréversible, d’organiser ses propres troupes à l’improviste, de mettre tout aussi à l’improviste ses cadres existants en position de direction immédiatement reconnue par une population en révolte, d’unir immédiatement cette population vers un objectif commun, est un mystique, dit Gramsci.(31) De fait, qui raisonne en ces termes religieux reste statique en attendant que quelqu’un d’autre commence, ou que quelqu’un vienne de l’extérieur apporter la révolution, de Russie ou de Chine hier, des peuples opprimés aujourd’hui (de la Palestine, de l’Inde, du Népal ou de pays comme le Venezuela ou Cuba, selon les tendances préférées).(32)

31. CP, p. 1614 (C13 §24).

32. CP, p. 1730 (C14 §68).

L’examen des positions de Gramsci confirme son anticipation de l’un des fondements de la théorie révolutionnaire, à savoir la stratégie de GPR de LD, l’une des contributions les plus importantes du maoïsme à la science révolutionnaire, à la conception communiste du monde.(33) Gramsci, outre cela, a apporté d’autres anticipations très importantes. L’étude en cours de l’œuvre de Gramsci permet de récupérer ces précieuses anticipations que Gramsci a élaborées, pour donner toute sa valeur à sa stature de dirigeant du mouvement communiste au niveau national et international, et surtout pour continuer son œuvre jusqu’à la réalisation des objectifs pour lesquels il a donné sa vie.

Folco R.

33. L’étude est basée sur les références de Gramsci aux deux formes opposées de stratégie pour la révolution, c-à-d l’insurrection et la GPR de LD, appelées ici guerre de mouvement et guerre de position, du Dictionnaire gramscien sous la direction de Guido Liguori et Pasquale Voza (Carocci editore, Urbino, 2011).

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Una Risposta to “Gramsci et la Guerre Populaire Révolutionnaire de Longue Durée”

  1. Giuseppe Bellanova 11/01/2013 a 11:25 pm #

    Tutto molto preciso e condivisibile. Dà ragione del fallimento di Rifondazione nel “mettere il cappello sui movimenti” e di quello del PdCi nel seguire vie tipicamente togliattiane soprattutto oggi che con l’abolizione del compromesso socialdemocratico non hanno più ragion d’essere neppure nell’ottica corretta di accumulazione delle forze. Via seguita bene o male dal PCI che di forze ne aveva accumulate davvero tante, fino alla democratizzazione di una parte consistente delle forze armate, all’egemonia conquistata nel mondo della cultura, al credito goduto tra le classi popolari anche oltre i risultati elettorali imposti dall’okkupante che da 70 anni detta legge e risultati elettorali in Italia. Purtroppo, quel patrimonio è stato disperso dall’operazione di Occhetto, culmine di una trasformazione in senso piccolo borghese di quel grande Partito. Anche il collegamento con l’altra forza a larga base popolare è stato interrotto con l’omicidio Moro, ricacciandoci in mano a burattini politici al servizio di forze reazionarie prone all’okkupante. Ben diversi da certi vecchi democristiani che spesso erano veri compagni mascherati per giocare una commedia alle spalle dell’okkupante. A mio avviso, la Rivoluzione in Italia, peggio che ai tempi di Togliatti, è oggi improponibile perchè servirebbe una guerra contro gli USA combattuta sul nostro territorio che non è il Viet-Nam, ma una “bomboniera” di memorie artistiche e storiche mondiali fragile e abitata da persone che preferiscono una morbida dominazione alla scomodità di una guerra di liberazione che se pur a lungo preparata rischierebbe di trasformarsi in una carneficina tale da far impallidire ogni confronto con l’Ungheria o la Cecoslovacchia di Dubceck. Oggi l’imperialismo unilaterale non ha più bisogno di salvare la faccia ed è quindi più pericoloso. Gramsci suggerirebbe quindi massima prudenza e pazienza. Purtroppo più lunghe delle nostre troppo brevi vite. Senza rassegnazione alcuna, ma con grande realismo cerchiamo di preparare il grande giorno. Purtroppo, questa fase dura e poco esaltante è capitata in sorte storica a noi. Se i bardi non canteranno le nostre vittorie, almeno canteranno il nostro coraggio.

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